Le Séminaire de Québec et le métissage culturel

Pour le site du Séminaire de Québec, nous nous sommes intéressés aux relations entre les Autochtones et les colons. Plusieurs artéfacts trouvés sur le site sont préhistoriques tandis que d’autres sont de véritables témoins du métissage culturel. Nous proposons ici de faire un bref historique des relations et des échanges culturels entre les Autochtones et les colons de Nouvelle-France. À travers ce bref résumé historique, nous souhaitons souligner l’ampleur de l’histoire derrière la fabrication des cônes clinquants.

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Figure 1 : Quelques exemples de cônes clinquants trouvés sur le site du Fort Saint-Joseph, Michigan (Nassanay, s.d.).

À partir des premiers contacts, les Autochtones et les Européens s’influencent profondément sur divers plans. En effet, les frontières culturelles ne sont pas étanches et de nombreuses influences se font sentir à plusieurs niveaux (Delâge 2012 : 46). D’un point de vue de la culture matérielle, nous savons que les colons adoptent rapidement le canot et les raquettes tandis que les Autochtones se procurent des armes à feu (Bisson-Carpentier 2004 : 15-16). Cette image caricaturale nous offre un portrait simple d’un phénomène complexe d’appropriations culturelles réciproques impliquant des transformations et un certain métissage (Bisson-Carpentier 2004 : 25).

En fait, les échanges s’opèrent dans les deux sens, et ce, depuis les débuts de la colonie. Selon l’historien Laurier Turgeon :

(…) John Breton rencontre en 1602, sur les côtes de l’actuel état (sic) du Maine, à Cape Neddick, une chaloupe basque conduite par six Amérindiens, dont l’un est habillé d’un justaucorps et de chausses marinières en serge noire (…) (Turgeon 2003 : 70).

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Figure 2 : Illustration d’un échange impliquant des Autochtones et des Colons (Musée McCord, s.d.).

Chacun des groupes profite de la traite, mais a des objectifs distincts. Au sujet de la valeur économique des échanges, Gilles Havard (2003 : 563) nous explique que le nom « commerce des fourrures » ne représente pas la perspective autochtone. En effet, ces derniers ne s’intéressent pas aux fourrures, mais plutôt aux marchandises européennes. D’ailleurs, il poursuit en nous expliquant que, bien qu’elle soit à la base de l’alliance franco-indienne, la traite des pelleteries ne constitue pas l’ensemble des échanges (Havard 2003 : 564).

L’adoption de certaines technologies se fait progressivement et constitue un phénomène complexe. Par exemple, au sujet de l’adoption du fusil mentionnée plus haut, on dit qu’il est grandement apprécié, mais que l’on n’abandonne pas l’usage de l’arc et de la flèche pour autant (Havard 2003 : 572-573). De plus, l’appropriation culturelle ne se limite pas aux technologies, elle affecte aussi les mentalités, les valeurs et les lieux (Delâge 2012). Dans sa thèse de doctorat concernant la métallurgie au Canada entre le XVIe et le XVIIIe siècle, l’archéologue Geneviève Treyvaud (2013 : 243-244) nous explique que le poste de traite, loin du pouvoir colonial et installé profondément en territoire autochtone, constitue un lieu de métissage culturel.

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Figure 3 : Advocate for peace, peinture à l’huile de Robert Griffing (2004). On y voit des bijoux de cuivre portés au nez et aux oreilles.

Les autochtones s’intéressent à plusieurs marchandises européennes (Havard 2003 : 563-583). Parmi les éléments les plus convoités, mentionnons le cuivre qui est déjà inscrit dans le système de croyance des Autochtones et qui est perçu comme de plus grande valeur que l’or, à la grande surprise des Européens (Turgeon 2003 : 70). De plus, le cuivre d’Europe est perçu d’une façon singulière (Turgeon 2003 : 71). Entre autres, les chaudrons sont utilisés pour leur valeur utilitaire, mais aussi pour leur valeur rituelle et cérémonielle (Havard 2003 : 575 ; Turgeon 2003 : 71). Entre autres, Laurier Turgeon nous explique :

Ces chaudrons sont souvent découpés – avant même d’avoir servi à la cuisson d’aliments – pour devenir des objets esthétiques destinés à orner le corps : bracelets, bagues, pendentifs fabriqués à l’aide de lamelles de cuivre roulées en perles tubulaires et boucles d’oreilles (aussi mentionné dans Havard 2003 : 578; Turgeon 2003 :71).

Ces pièces de métal étaient portées lors de différentes rencontres, parfois diplomatiques, parfois funéraires et, parfois, lors de conflits armés (Turgeon 2003 : 71). Ainsi, il s’agit bel et bien d’une adoption, mais aussi d’une considération et d’une transformation toute singulière d’un produit européen ; c’est en étudiant ce genre d’objet que les termes « appropriation culturelle » et métissage prennent leur sens.

Sources :
Bisson-Carpentier, I.
2004    Les influences entre les Français et les Amérindiens dans la vie quotidienne en Nouvelle-France (Thèse de doctorat, Université du Québec à Montréal, Montréal, Québec).
Delâge, D.
2012   Poursuivre la décolonisation de notre histoire. Dans A., Beaulieu et S., Chaffray (dir.), Représentation, métissage et pouvoir : La dynamique coloniale des échanges entre Autochtones, Européens et Canadiens (XVIe – XXe siècle).Québec, Canada : Les Presses de l’Université Laval.
Havard, G.
2003    Empire et métissages : Indiens et Français dans le Pays d’en Haut 1660-1715. Québec, Canada : Éditions du Septentrion.
Ministère de la Culture et des Communications
2013    Cônes clinquants. Repéré à http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=180471&type=bien#.WOPvvvk1_IU
Plourde, M.
1995    Expertise en archéologie préhistorique au Séminaire de Québec CeEt-32 : Emplacement du futur gymnase souterrain (S02347). Québec : Ville de Québec, Service de l’urbanisme, Division du Vieux-Québec et du patrimoine.
Simoneau, D.
1996    Recherche archéologiques dans la cour des petits du Séminaire de Québec (S02441). Québec : Ville de Québec, Service de l’urbanisme, Division du Vieux-Québec et du patrimoine.
2008    Le site du Séminaire de Québec : 140 ans de recherches archéologiques (S04178). Québec : Cahiers d’archéologie du CELAT, Numéro 22.
Treyvaud, G.
2013    Reconstruction des technologies de production métallique employées par les artisans européens et amérindiens du XVIe au XVIIIe siècle au Canada (Thèse de doctorat, Université Laval, Québec, Canada).
Turgeon, L.
2003    Patrimoines métissés : Contextes coloniaux et postcoloniaux. Québec, Canada : Les Presses de l’Université Laval.
Figures :
Griffing, R.
2004    Advocate for peace (image). Repéré à http://www.artnet.com/artists/robert-griffing/advocate-for-peace-3_Id_9BVzmVWSsza8lkuCg2
Leong, D.
(s.d.)    Sans titre (image). Repéré à http://conquette.weebly.com/limportance-de-la-fourrure-en-nouvelle-france.html
Nassanay, M., S.
(s.d.)    Fort St. Joseph – Tinkling cones were produced on site from worn out and repurposed brass kettles (image). Repéré à http://www.ameriquefrancaise.org/en/article-687/Reclaiming_French_Heritage_at_Fort_St._Joseph_in_Niles,_Michigan.html